
Appel à contributions pour une journée d’étude sur “Les Gilets jaunes : un écologisme des pauvres ? – Écologie et Gilets Jaunes” qui se tiendra le 6 février 2020. Les propositions de communication sont à envoyer avant le 15 décembre 2019 à fabrice.flipo2015@gmail.com. Elles feront 3000 signes maximum, avec cinq références bibliographiques. Il faudra joindre à la proposition une courte notice bio-bibliographique, précisant le rattachement institutionnel de l’auteur. Une réponse sera donnée début 2020.
Appel à contribution
« Fin du mois, fin du monde, même combat ». Ce slogan est l’un de ceux qui ont marqué ces derniers mois. Il donne à voir l’articulation de deux enjeux : l’un climatique et l’autre social, qui ont fait l’objet de mobilisations intensifiées ou aux formes nouvelles. En effet, depuis septembre 2018, le « mouvement pour le climat » semble s’être imposé pour le long terme sur le devant de la scène politique, à travers diverses manifestations organisées régulièrement au fil des mois et diverses actions de désobéissance civile, dominées depuis quelques mois par la bannière d’Extinction Rebellion. Dans le même temps, le mouvement des Gilets jaunes a permis à une partie de la population, invisibilisée, précaire1 et pour nombre de gilets jaunes peu habitués à la protestation, de se faire entendre. Celui-ci trouve son origine dans la contestation d’une mesure annoncée comme emblématique de la réduction des gaz à effet de serre : l’augmentation du prix du carbone, via une taxation des carburants fossiles. A première vue, la disparité des deux mouvements, mais aussi l’indifférence voire la défiance réciproque a pu sembler visible. Commentant le sit-in d’XR place du Châtelet, à Paris, l’une des figures des Gilets Jaunes, Maxime Nicolle, s’étonnait de ce que la répression soit absente, et se demandait s’il ne s’agissait pas là d’un mouvement de « bobos ». Du côté des militants des marches pour le climat le soutien aux Gilets Jaunes est clivant. Dans la manifestation des jeunes, le 15 mars 2019, à Paris, Lille et Nancy, seuls 16% affirmaient soutenir les Gilets Jaunes et 31% avoir de la sympathie. A première vue donc, et comme les défilés parisiens en ont témoigné, climat et social sont deux compartiments relativement étanches de la contestation. Mais les choses se révèlent plus complexes dès lors que l’on s’approche des acteurs. Une première enquête par questionnaire tend à suggérer que les Gilets jaunes se révèlent accorder un crédit important à la question environnementale : moins de 3 % doutent de l’importance de l’enjeu écologique2 et beaucoup de discours issus du mouvement sont venus remettre en cause la capacité de la taxe carbone à répondre à la question écologique, tout en questionnant les pratiques de populations plus privilégiées (avions, bateau de tourisme, pétroliers) alors que nombre de Gilets jaunes limitent leur déplacements (enquête nationale menée par le collectif de recherche Jaune Vif sur le mouvement des gilets jaunes). Lors de la correspondance de certains « actes » avec les marches pour le climat, certaines convergences ont parfois pu être observées, notamment hors de Paris. Quelle est la texture de ces collaborations, existent-elles, sont-elles durables et le cas échéant, quels effets mutuels produisent-elles sur les mobilisés ? Sur quelles bases des jonction ont-elles pu se réaliser ? L’une des questions ouvertes par cet appel vise à interroger et mieux caractériser rapports des gilets jaunes avec l’écologie.
Une première piste à explorer est celle de la question de la « compétence écologique ». Les discours de certains Gilets jaunes accréditent la nécessité d’une lutte contre le changement climatique, sans toutefois pouvoir imputer une causalité claire en termes d’émissions de gaz à effet de serre, ce qui rejoint les conclusions que l’on peut tirer des études annuelles de l’ADEME, d’une large sous-information de la population en matière de déterminants de l’enjeu, s’accompagnant d’une conviction très largement majoritaire en ce qui concerne la gravité du péril3. Nombre de Gilets jaunes se montrent fréquemment désorientés par les signaux gouvernementaux, notamment le fait que le diesel soit pointé du doigt et que ce carburant soit en même temps utilisé dans les voitures ayant un fort bonus écologique en termes de gaz à effet de serre. Pourtant, ce mouvement interpelle. N’y a-t-il pas un moyen de penser un savoir populaire de l’écologie à partir de l’expérience des gilets jaunes ?Quelles attitudes, discours et schème d’interprétation viennent constituer le rapport des gilets jaunes à la question écologique ? Quelles sont leurs pratiques quotidiennes de déplacement, d’alimentation, leur rapport à l’énergie ou plus largement à la nature ? Peut-on reconstituer un savoir populaire de l’écologie ou une « praxis écologiste populaire » à partir de l’expérience des Gilets jaunes ?
Une seconde piste d’exploration consiste à considérer les formes populaires de l’intérêt pour l’écologie et leurs traductions en pratiques. Le boycott, le « consommer autrement », actions prônées parmi les manifestants pour le climat qui sont aussi des points d’entrée dans l’écologie valorisés par certains gilets jaunes, renvoient à des réalisations et à des arbitrages qui s’expriment en des termes différents des conceptions les plus diffusées publiquement de la pratique écologique ; peut-on entrevoir une distance culturelle, au sens fort de la culture matérielle ? Un rapport à la culture, à la norme (Dobré, 2002), et pas seulement au prix, car manger bio à petits prix est possible, moyennant de réduire la quantité d’aliments nobles et onéreux tels que la viande, comme le mettent en avant les militants écologistes. Toutefois, une analyse de classe peut également s’avérer féconde, à travers l’opposition entre écologistes et gilets jaunes. Les écologistes sont des minorités actives bien insérées, socialement et économiquement ; elles correspondent généralement à des classes moyennes disposant de capital culturel se sont souvent montrées informées, inventives et progressistes, alors que les classes populaires s’appuient sur un « capital d’autochtonie » (J.N. Rétière), plus local, et sur leur « économie morale »4. Formalisation, institutionnalisation, globalisation, haut niveau de formation, sont autant de dimensions classiques de l’écologisme que l’on ne retrouve pas dans la révolte des gilets jaunes. Que dire de ce clivage qui émerge alors entre différents types d’écologie, intimement liés aux conditions sociales et aux modes de vie, rappelant les travaux réalisés dans les pays en développement, au sujet de « l’écologie des pauvres »5 ? Quid de l’opposition entre l’écologie des riches, et une écologie ancrée dans des contraintes économiques et territoriales très différentes, sans magasin bio à proximité, avec des schémas d’aménagement rendant difficile le recours au transport en commun ? Cela nous conduit à questionner les formes de vie que prennent l’écologie chez les Gilets jaunes, où celle-ci est réinterprétée, relocalisée. On retrouve ainsi régulièrement dans les discours une valorisation du jardin, du potager, de la diminution de la consommation d’énergie et la valorisation de modes de consommation alternatifs jusqu’alors prisés par d’autres groupes sociaux.
Peut-on penser l’écologie comme une éthique de vie populaire à partir des gilets jaunes ? Certaines évolutions du mouvement semblent aller en ce sens. D’abord, par un certain nombre de formations et d’ateliers de permaculture qui ont émergé sur les ronds-points. On peut également faire l’hypothèse de processus d’apprentissages et d’acculturation sur les rond-point. Ainsi une Gilet-jaune, qui faisait autrefois partie de la classe moyenne et a fait l’expérience du déclassement social suite à une séparation, explique qu’elle consommait précédemment “sans réfléchir” et pratique aujourd’hui récup’, bricolage et jardinage, au point de se définir désormais comme “minimaliste”. Peut-on se dire que les Gilets Jaunes vivent déjà en partie cet effondrement dont parlent les écologistes : automobile ancienne et défaillante, dans un milieu technique peu conçu pour évoluer sans elle ; services publics absents ou peu présents etc. Cette situation ne rappelle-t-elle pas les théories de Diamond ou de Tainter, suivant lesquelles un effondrement se traduit avant tout par une défaillance généralisée des systèmes centraux, produisant une décentralisation de fait ? L’écologie des pauvres dans un pays riche prendrait donc des formes spécifiques, ne recoupant pas réellement les formes déjà identifiées dans les pays en développement, qui se caractérisent principalement par un lien direct avec l’extraction des ressources naturelles, à destination des riches et des villes.
L’appel est ouvert à des propositions de contributions centrées sur une ou plusieurs de ces enjeux, (sans exclure d’autres angles de questionnements) et s’intéressant à partir de ces angles au mouvement des gilets jaunes et/ou aux mobilisations environnementales récentes ou plus anciennes, en privilégiant en particulier les perspectives comparatives et/ou les travaux basés sur un terrain empiriques.
Bibliographie
- “Artificiel ou naturel ? La filière de légumes bio confrontée à un procédé de sélection en Bretagne.” Revue d’études en agriculture et environnement 2013 (01), pp. 65–92.
- “La vente directe en bio dans le Finistère.” Terrains & travaux n° 21 (2) 2012, pp. 181–98.
- Algan Y., Beasley E., Cohen D., Foucault M., Péron M. “Qui sont les Gilets jaunes et leurs soutiens ? », février 2019.
- Aubenas F., « Gilets jaunes : la révolte des ronds-points », Le Monde, 15 décembre 2018.
- Boyer P., Delemotte T., Gauthier G., Rollet V., Schmutz B. « Le territoire des Gilets jaunes », Note IPP n°39, avril 2019.
- Cautrès B., « À la recherche des invisibles », Revue politique et parlementaire, janv-mars, 2019, pp. 15-42.
- Challier R., « Rencontres aux ronds-points », La Vie des idées, 19 février 2019.
- Collectif d’Enquête, « Enquêter sur une mobilisation en cours : réflexions méthodologiques et éléments de sociologie à partir d’une enquête par questionnaires », Note de recherche, à paraître dans la RFSP.
- Consommer autrement, Terrains & travaux 2017/2 (N° 31)
- Coquard B., « Qui sont et que veulent les Gilets jaunes », Contretemps, 23 novembre 2018.
- Daumas J.-C., Histoire de la consommation, Flammarion, 2019
- Dobré M. & S. Juan (dir.), Consommer autrement. La réforme écologique des modes de vie, Paris, L’Harmattan, 2009.
- Dobré M., L’écologie au quotidien. Éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire, Paris, L’Harmattan, 2002.
- Dobson A. & D. Bell (Eds), Environmental citizenship, Boston, MIT Press, 2006.
- Dobson A. & P. Lucardie (Eds), The politics of nature – explorations in green political theory, New York, Routledge, 1993.
- Faburel G., Métropoles barbares, Le Passager Clandestin, 2019.
- Flipo F., Écologie autoritaire, ISTE, 2018.
- Flipo F. et Pilichowski C., Écologie : combien de divisions, Le Croquant, 2015.
- Fourquet J., Manternach S. « Les ‘Gilets jaunes’, : révélateur fluorescent des fractures françaises », 28 novembre 2018.
- Gwiazdzinski L., Floris B., Sur la vague jaune. L’utopie d’un rond-point, Elya, 2019.
- Inglehart R., Culture Shift, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1990 ; La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica, 1993.
- Sabbah B., Loubère L., Souillard N., Thiong-Kay L., Smyrnaios N., « Les Gilets jaunes se font une place dans les médias et l’agenda politique », Rapport du LERASS, 7 décembre 2018.
- Sebbah B., Souillard N., Thiong-Kay L., Smyrnaios N., « Les Gilets jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes », Rapport du LERASS, 26 novembre 2018.
Notes de bas de pages
- La forte proportion de précaires sur les ronds-points a été mise en évidence par l’ensemble des enquêtes déjà réalisées sur les gilets jaunes. Cf. Collectif Jaune Vif, « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », Le Monde, 11 décembre 2018 ; Collectif Sciences Po Grenoble, “Qui sont vraiment les « gilets jaunes » ? Les résultats d’une étude sociologique”, Le Monde, 26 janvier 2019. Pour une analyse de la littérature sociologique sur les gilets jaunes, voir Quantité Critique, « Gilets jaunes : à qui profite le mouvement ? », Mediapart, 19 avr. 2019.
- La question était : “Certaines personnes défendent la hausse des taxes sur le carburant pour des raisons écologiques. Que leurs répondez-vous ?”. Collectif Jaune Vif, art. cit..
- https://www.ademe.fr/representations-sociales-changement-climatique-19-eme-vague
- https://samuelhayat.wordpress.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir/
- Guha R. et J. Martinez-Alier (Ed.), Varieties of environmentalism – essays North and South, Routledge, London, 1997.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jeanne Pawella (6 novembre 2019). CfP * Écologie et Gilets Jaunes * 15 déc 2019. Radicalisations. Consulté le 18 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/t5tr